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Opinion : Pourquoi la destruction de Notre Dame de Paris nous émeut?

Comme un ancêtre que l’on croyait éternel, auréolé comme il l’était d’une puissance passée, Notre Dame de Paris s’effondre. Douleur viscérale de voir un symbole disparaître. Pourquoi un chagrin si réel et si profond ?

La mort nous touche de plein fouet lorsque nous n’y sommes pas préparés, lorsque nous n’avons pas pu exprimer notre attachement à l’être cher du temps de sa gloire. Une position d’humilité et de déférence, un respect de l’enfant face à ses aînés et leurs accomplissements, une volonté de comprendre et d’apprendre aussi. C’est ainsi que l’on grandit, en se plaçant dans sa lignée, par rapport aux anciens et aussi aux jeunes. Au lieu de cela, nous ne sommes peut-être même jamais allé lui rendre visite, arguant sur le temps que nous n’avions assez, ou au contraire, dont nous disposions suffisamment. Maintenant il n’est plus.

Cette douleur que nous ressentons, c’est le témoignage de notre attachement à ce que nous prenions pour acquis, un attachement d’enfant gâté.
Cela nous apprend beaucoup sur nous-mêmes : notre relation au temps, notre héritage et sur le monde dans lequel nous voulons vivre.

Un article d’opinion d’une française face à l’incendie de Notre Dame de Paris.

L’homme face au temps

Lorsque la mort d’un être cher survient, l’inattendu s’invite dans notre vie agitée. La main du destin nous frôle, et nous nous souvenons alors que nous sommes mortels. Retour à la – vraie – réalité ; nous sortons pour quelques instants du tumulte du quotidien pour poser un regard sur les mystères de l’existence et ses questionnements : Pourquoi la vie ? Qu’en faire ? Dans quel cadre je m’inscris ? Pourquoi ? Y a-t-il un sens à tout cela ? Quel est-il ? Et surtout, qu’est-ce que je dois faire pour rendre mon séjour éphémère sur terre le plus impactant possible ?

Nous naissons dans un lieu, une époque, une famille, nous avons de fait un capital humain, intellectuel, culturel, familial. Riche de ce capital, nous nous élançons dans la vie avec une échéance, la mort. Oui, nous sommes assujettis au temps ; nous avons tendance à l’oublier! La mort d’un être cher, c’est le temps qui se rappelle à notre souvenir, alors que nous nous étions noyés dans l’instantané. Qu’est-ce que nous faisons du temps qui nous est donné?

Notre époque a ceci de particulier que l’instantané y règne en maître. Le temps s’est accéléré et beaucoup d’entreprises s’évertuent à rendre les temps d’attente – livraisons, construction – de plus en plus courts. Que résulte-il laisser de cette frénésie ? Beaucoup d’à-peu-près et de la mauvaise qualité. Maintenant, comme à l’époque, les grandes réalisations prennent du temps : avancées scientifiques, construction, réflexion.

Un goût de fin du monde

La manière dont nous vivons à présent a un gout de fin du monde : constructions faites à l’économie, obsolescence programme, faible qualité, tout est pensé pour ne pas durer, pour remplir une fonction temporaire et être évincé par le nouveau. Aujourd’hui est déjà périmé.

D’un autre côté, des investissements colossaux sont réalisés pour sortir de terre: la fin du monde est presque programmée.

C’est ainsi que nos vies s’inscrivent dans un temps très réduit et que notre mode de vie est frénétique. Nous réalisons des actions rapides ayant une portée à court terme avec pour conséquence une boulimie du “tout, tout de suite”.

Aussi, lorsqu’un monument du passé qui a bravé les siècles disparaît, cela légitime les inquiétudes : nous avons raison de nous dépêcher, il faut partir au plus vite.

Peut-être que la destruction de cette référence internationale à la fois en terme d’esthétique et de connaissance des lois de l’univers nous invite à questionner cette relation malsaine au temps pour repenser la direction que nous sommes en train de faire prendre à l’humanité?

Un héritage en question

A l’heure où un symbole s’écroule, il est temps de se demander, comme les héritiers d’un grand nom, ce que ce nom signifie pour soi et pour l’époque, dans une perspective d’évolution.

Les monuments sont des incarnations d’état d’esprit, de manière de penser, ce sont des projections qui ont plusieurs fonctions :

  • S’inscrire par rapport à un passé : marquer un continuum ou s’y opposer
  • Laisser une empreinte dans le présent : asseoir un pouvoir balbutiant, témoigner une puissance avérée
  • Impulser une vision pour le futur : attester d’un niveau de maîtrise de la science afin transmettre des connaissances et se poser en standard pour les réalisations à suivre

Les bâtiments sont ainsi les garants et témoins d’une période révolue mais aussi d’une vision du présent et de l’empreinte qu’une société veut transmettre aux générations futures.

Lorsqu’un tel monument s’écroule, il est temps de se demander si ce passé a toujours une place dans nos vies ? A l’instar des cimetières, y allons-nous avec une pensée pour les défunts ou bien est-ce l’occasion d’une promenade entre des pierres ?

Souhaitons-nous entretenir une gloire passée ? Si oui, à quel point est-elle vivace pour ceux qui ne visitent pas les musées et n’ont que de vagues souvenirs des cours d’histoire ?
De manière générale, comment ressentir et s’approprier un héritage à travers des pages de cahier d’histoire qui font l’objet de notes et des musées payants? Univers aseptisés, morts, vitres de protection, gardes qui surveillent? Spécialistes, universitaires, sortis des batailles de dates, sont-ils capables de transmettre des enseignements utiles à cette époque?

L’échec de l’histoire

A quoi servirait l’héritage culturel si ce n’était à aider les générations futures à évoluer et s’adapter au monde qui ne cesse de se transformer ?
La culture n’a pas vocation à être conservée telle quelle à seule fin de déification. Les anciens bâtisseurs ne voulaient certainement pas cela, ils voulaient transmettre.

Peut-être que la déchéance des puissances européennes vient du fait qu’elles n’ont pas su transmettre de valeurs utiles issues de ce capital culturel au peuple, qui de fait, s’est coupé de ses racines. La scission entre les élites et le peuple, entre la capitale et les «régions», a été le ferment d’une indifférence qui s’est transformée en incompréhension puis finalement en animosité.

Nous savons que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Mais peut-être qu’à trop vouloir asseoir sa gloire, ils en ont oublié la fonction de transmission à un peuuple pour perpétuer des idées.

C’est ainsi que nous aimons l’histoire comme un ancêtre sévère que nous n’aurions pas connu. Nous ne pouvons de bonne foi être infidèles à sa mémoire car il n’a jamais été présent dans nos vies. Nous le craignons, mais nous n’y sommes pas attachés personnellement, il ne s’est jamais intéressé à nous.
Alors, quelle transmission de cet ancêtre hautain et distant ?

Culture et identité

Comme dans toutes les familles, que nous le voulions ou non, nous en faisons partie. Certes, le monde s’est ouvert et nous avons de nos jours plusieurs familles; Internet nous a permis de nous rapprocher de nos pairs aux quatre coins du monde.

Cependant, cela ne doit pas nous faire oublier l’héritage aux portes de nos maisons et appartements, au sein de nos villes et nos villages. Cet héritage-là est riche, et nous pouvons nous en nourrir, au même titre que nous apprenons des cultures du bout du monde.

Comme les enfants apprennent des parents, les parents peuvent aussi apprendre grâce à leurs enfants. L’arrogance n’a plus cours dans le monde d’aujourd’hui.
Sortons la culture de son piédestal, ouvrons l’accès aux musées, rendons au peuple son histoire. La culture est vivante, elle devrait se nourrir du présent autant qu’elle entretient le passé. Donnons un coup de balai aux gardes fous d’une tradition momifiée qui requiert d’interminables réunions pour ajouter le mot ‘football’ au dictionnaire français. Les mots sont vivants, il est possible d’en inventer pour créer de nouvelles réalités, il est aussi possible d’emprunter des apports d’autres schémas de pensées.

Peur et amour de se conjuguent pas! Arrêtons d’avoir peur d’un futur inconnu et embrassons la nouveauté de manière réfléchie! A vouloir prendre soin du passé, nous en avons oublié le présent et surtout le futur !

Le patrimoine intellectuel

Nous avons aussi eu tendance à mesurer la culture à l’aune du seul patrimoine matériel, oubliant ainsi que ce témoignage par les pierres est la résultante d’une connaissance intellectuelle. La pensée crée la matière, la pensée est à l’origine de la création.

Peut-être ne savons-nous plus créer de la même manière, raison pour laquelle nous sommes devenus jaloux des monuments transmis ?
La transmission repose sur un capital intellectuel, pas matériel.

Ainsi, si nous nous reposons notre identité sur des pierres, un jour ou l’autre ils seront vestiges et nous croirons que nous avons perdu nos fondamentaux ! Alors que si nous savons comment reconstruire, nous n’aurons jamais rien perdu. Au contraire ! Chaque destruction permettra de reconstruire de manière plus efficace. Mais il faut vouloir apprendre.

Il existe un héritage intellectuel, le seul sur lequel il soit possible de capitaliser pour avancer vers un monde différent. C’est cet enseignement que les bâtisseurs voulaient transmettre à travers des monuments impressionnants qui marquent les esprits par leur maîtrisé de la science et l’observation des lois de la nature.
L’identité va au-delà d’un héritage de pierre, il réside dans la manière de penser et dans le regard que nous portons sur le monde. C’est cela que nous devons (ré) apprendre .

La meilleure chose qui pouvait nous arriver

La mort d’un symbole de sa famille ou son pays, c’est finalement l’occasion de se demander : maintenant qu’il n’est plus là, qu’est-ce qu’il reste ? Comment allons-nous nous organiser ? Comment redistribuer ou repenser le rôle qu’il occupait ? Comment honorer sa mémoire?

D’un point de vue personnel, nous pouvons nous questionner sur notre sentiment d’appartenance : A quoi suis-je attaché(e) ? Qu’est-ce que cette perte représente pour moi ? Pourquoi ? A quel point je me sens appartenir à ce symbole ?

Mais aussi par rapport à notre vie : Comment je voudrais contribuer à ce monde ? Qu’est-ce que je voudrais qu’il reste de moi ?

La perte d’un être cher, c’est l’occasion de réfléchir à ce qu’il nous a transmis consciemment et inconsciemment, par ses actes de bravoure et ses faiblesses, par ses réalisations et son attitude.

C’est le moment ou jamais de faire le bilan de ce qu’il nous a légué pour l’intégrer à ce que nous sommes afin d’aller plus loin. C’est ce que nous voudrions pour nos enfants, c’est certainement ce que les personnes avant nous, voulaient pour nous : consacrer son énergie à des réalisations pertinentes pour soi et l’humanité.

Occasion est fournie de prendre un nouveau départ, allons-nous le faire ?

Article écrit par Magali Defleur, écrivain, Avril 2019

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