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L’homme qui murmure à l’oreille des chevaux

Ce que j’ai appris sur l’éducation et le leadership grâce au murmureur, Johan Hofmans

 

En allant au stage de Join Up®[1] organisé par Johan Hofmans, l’un des 75 formateurs [2] agréés Monty Roberts dans le monde, je me suis dit qu’en apprenant à parler aux animaux, ça m’apprendrait à améliorer ma communication avec les Hommes. J’avais raison et tort à la fois, car la parole en tant que tel n’a rien à voir avec le fait de bien communiquer.

Au fil des heures à observer et écouter Johan Hofmans, expert en éthologie, [3] j’ai remarqué que ce qui compte dans une interaction, tant avec un cheval qu’un homme, c’est l’attitude.

Que ce soit avec des hommes ou des chevaux, le leader agit de manière similaire : il utilise le caractère et la personnalité de son interlocuteur afin de lui faire acquérir certains comportements tout en douceur. C’est une méthode organique d’apprentissage qui pourrait se comparer à l’école Steiner ou Montessori chez les humains.

Le cheval et l’enfant partagent une curiosité naturelle qui facilite les échanges. La comparaison ne s’arrête pas là. Le cheval peut être comparé émotionnellement et intellectuellement à un enfant humain de 4 ou 5 ans. [4] Ces deux êtres possèdent toute l’intelligence instinctive, corporelle et émotionnelle, mais pas la totalité de l’intelligence intellectuelle. Il s’agit donc pour le leader (parent ou instructeur), de trouver des moyens d’exprimer son intention sans se référer à des concepts qu’ils ne peuvent pas comprendre.

Analyse de l’éducation et intelligence chez les humains et les animaux grâce à la méthode Monty Roberts et comment transférer ces leçons au leadership.

  1. Qu’est-ce que la méthode de Monty Roberts a d’innovant en ce qui concerne l’élevage des chevaux ?
  2. Qu’est-ce que l’éducation?
  3. Qu’est-ce que l’intelligence ?
  4. En résumé : les attitudes de leadership efficaces tant chez l’Homme que le cheval

 

Qu’est-ce la méthode Monty Roberts ?

La méthode Monty Roberts est une manière psychologique et philosophique de prendre contact avec un cheval.

Dans la nature, le cheval vivrait en troupeaux sauvages. L’Homme ne ferait pas partie de son univers. Il semble que dans l’histoire, l’Homme ait souvent soumis les chevaux par la force et l’autorité. Monty Roberts a été le premier à créer une méthode d’approche du cheval qui lui permette d’apprendre à son rythme. Le cheval a une grande facilité d’adaptation en tant qu’espèce même à leur perte, malheureusement. Cela explique que la violence ait aussi obtenu des résultats.

Le père de Monty Roberts était dresseur en Californie. Monty Roberts pense très jeune que les méthodes utilisées pour soumettre l’animal sont cruelles et se met à observer les Mustangs en liberté. Il met au point un langage corporel équin qu’il appelle « Equus » et l’utilise pour élaborer sa propre méthode de débourrage [5] basée sur la confiance et la bonne volonté du cheval.

L’innovation dans la méthode Monty Roberts consiste à traiter le cheval comme un être vivant qui a une intelligence et des compétences propres, non comme un esclave à soumettre par la force.

Le Join Up® constitue la première approche du cheval, le moment où l’instructeur lie connaissance avec l’animal, pour tisser avec lui des liens durables de confiance. Cette étape est le point de départ [6] pour une relation qui permettra à l’instructeur d’enseigner de plus en plus de comportements au cheval.

Mais que signifie communiquer et éduquer sans mot ?

 

Qu’est-ce que l’éducation ?

Eduquer signifie guider en dehors. L’éducation permet de fournir des outils pour que l’étudiant puisse faire face à tous types de situation et être autonome dans sa vie.

Toute situation d’éducation implique un apprenant et un formateur, individu ou groupe.

Que signifie éducation lorsqu’il n’y a pas de mot ?

C’est là toute l’innovation de la méthode Monty Roberts : il a observé et appris le langage des chevaux et, en utilisant leurs propres codes, a réussi à élaborer une pédagogie efficace.

Nous ne pouvons oublier que le cheval est un animal de proie, et l’humain un prédateur. Il s’agit de trouver un angle de communication qui permette à l’Homme d’imposer son rôle de leader face à un animal par définition craintif, donc potentiellement dangereux, qui pèse plus de 10 fois son poids, sans pour autant maltraiter l’animal. Monty Roberts parvient à faire comprendre au cheval ce qu’il attend de lui en tenant compte de ses besoins et de sa personnalité. En effet, chaque cheval possède sa personnalité : certains sont très sensibles et n’ont pas besoin de beaucoup de pression, d’autres sont très forts voire agressifs et ont besoin de répondant face à eux.

Dans le monde équin, on appelle désensibilisation la phase pendant laquelle on apprend au cheval à se familiariser avec l’environnement, parfois hostile, et épreuves qu’il aura à franchir plus tard. Habituer le cheval à différents contextes, lui ouvrir les perspectives, confronter l’animal au maximum d’expériences pour qu’il ne soit pas surpris lorsqu’il les rencontrera dans sa vie. Cette étape est cruciale pour lui apprendre à gérer sa peur. Il n’est pas possible et même néfaste de l’empêcher d’avoir peur, car la peur est importante pour avoir conscience des dangers. Mais ne pas être paralysé par la peur permet d’appréhender sainement une nouvelle situation potentiellement dangereuse.

Chez l’enfant, à quoi correspondrait cette phase ? Le parent devrait avoir conscience de son rôle de leader, littéralement, celui qui montre la voie, tout en prenant en compte la personnalité de l’enfant et adapter le rythme d’apprentissage à sa personnalité.

Dans un cas comme dans l’autre, il faut accepter son rôle et le jouer pleinement, ni trop laxiste car il est important d’acquérir le respect de l’animal et de l’enfant, ni trop autoritaire pour ne pas remplacer la communication par la force, ce qui détruirait la confiance.

La méthode Monty Roberts se met au diapason du cheval. Ainsi, certains chevaux seront débourrés en quelques heures voire dizaines de minutes, tandis que d’autres mettront plusieurs mois avant de se laisser approcher.

Dans les méthodes d’enseignements traditionnels, on met souvent sur le dos de la soi-disant intelligence de l’enfant ou de l’animal l’échec des méthodes employées. Lorsque les mots n’ont plus droit de cité, nous sommes bien obligés d’envisager d’autres explications.

 

Qu’est-ce que l’intelligence?

Nous l’avons dit, le cheval présente un néocortex deux fois plus petit que l’Homme. Pour autant, toute personne qui a observé un cheval a pu remarquer sa grande intelligence.

Qu’est-ce que l’intelligence ?

Il y a d’abord l’intelligence pour rester en vie ou instinct de conversation. Le cheval est entouré de sas invisibles ; des zones (interprétées comme alerte, décision et pression) qui vont déterminer son comportement face à un autre être. Basé certainement sur les comportements de son espèce en situation naturelle face aux prédateurs, il parvient à détecter, même s’il ne regarde pas, la présence d’un être dans sa première zone, la zone d’alerte. Il ne réagit pas mais reste aux aguets. Si l’autre être, humain ou animal franchit le second sas, le sas de décision, il va devoir agir car sa survie en dépend. Etant donné la vitesse d’approche ainsi que le comportement de l’intrus, il va déterminer si cet être est une menace pour lui et enclencher ou pas la fuite.

En vivant si près les uns des autres, l’intelligence du corps de l’être humain s’est amenuisée voire a disparu car nous basons souvent nos réactions sur des arguments intellectuels liés à nos observations de l’apparence, et pas (plus ?) sur le ressenti. C’est ainsi que la psychologie sociale nous apprend que le bleu marine rassure et les plus grands escrocs utilisent ce code couleur pour approcher leur proie. [7]

L’intelligence émotionnelle et sociale ensuite.

Qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle si ce n’est la capacité de se comporter avec les autres de manière saine, c’est-à-dire en faisant valoir ses opinions et sa personnalité. Si chacun parvenait à s’exprimer et était écouté, il n’y aurait pas de tension. Les tensions viennent souvent de ce que nous ne nous sentons pas compris.

Savoir s’exprimer ne se limite pas au langage mais par passe essentiellement par l’attitude. Celui qui a un discours très structuré mais pas les codes de comportement, ne sera pas écouté. Acquérir une attitude face aux autres s’apprend en regardant comment font les autres et en expérimentant. On ne peut apprendre à se comporter théoriquement. Rien ne remplace l’expérience.

Le cheval et l’Homme ont des instincts grégaires très développés ; ils ont besoin du groupe. La fonction sociale ne sert pas seulement à acquérir les codes pour interagir, mais apprend également à trouver sa place au milieu de pairs de tous âges. Comment agir face aux adultes, aux autres enfants, respecter les codes de la tribu tout en exprimant sa personnalité?

Lorsque l’enfant est entouré d’enfants du même âge, il a seulement certains codes. Lorsque l’enfant reste avec sa famille nucléaire, il n’acquiert pas les codes de vie en société.

Ces comportements sociaux de base auxquels enfants et chevaux ne sont pas confrontés jeunes vont créer les pathologies de demain.

L’intelligence rationnelle et intellectuelle est celle que nous connaissons le mieux, quoique nous la résumions trop souvent à une somme de connaissances livresques. L’intelligence rationnelle permet d’analyser, dresser des parallèles, et comparer afin de créer des repères.

Cette compétence engendre une grande responsabilité de la part de l’instructeur car le cheval, comme l’enfant a une grande mémoire et stocke toutes les expériences qu’il traverse dans une banque de données à laquelle il se réfère lors de situations similaires. L’instructeur doit agir en conscience en gardant à l’esprit qu’une violence sous le coup de la colère et donc non justifiée va brouiller les repères et transmettre la violence.

Chaque interaction entre l’Homme et le cheval doit donc se réaliser en conscience, l’instructeur ayant à l’esprit l’importance de réaliser les expériences dans les meilleures conditions pour le bon développement de l’animal.

En résumé : Les attitudes de leadership efficaces tant face à l’Homme qu’au cheval

  • S’adapter. S’il est bon d’avoir une stratégie, il est préférable de ne pas en être amoureux pour être capable de s’adapter à la situation.
  • Interpréter les comportements. Dans une situation d’apprentissage, l’individu comme le cheval est vulnérable. Il est confronté à de nouvelles situations qui le déstabilisent. Les comportements qui en découlent, comme l’agression sont liés à la peur. Il s’agit pour le leader de décoder ce comportement et le traiter, non comme une agression, mais comme un signe d’insécurité et agir en conséquence, c’est-à-dire rassurer.
  • Avoir une intention claire par activité : quelle attitude est-ce que je souhaite susciter chez l’apprenant ? Comment l’amener à l’intégrer ? Ces questions obligent à se mettre à la place de celui qui apprend et déterminer un objectif à sa portée.
  • Etre exigeant. Johan Hofmans fait remarquer que la relation devient plus forte chaque fois qu’il demande au cheval quelque chose de difficile. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas un effort gratuit, mais plutôt une compétence que le cheval range dans sa boite à outil. L’instructeur lui permet de se développer et l’accompagne dans ses efforts. Demander quelque chose de quelqu’un en lui montrant qu’il en a les capacités, c’est lui donner la possibilité d’évoluer.
  • Inspirer confiance. Un bon leader suscite la confiance sans avoir besoin de la rechercher. Il ne n’impose pas par l’autorité ou la force. Il sait que la force peut avoir un effet à court terme seulement. S’il souhaite des résultats durables et tisser des liens sur le long terme, il doit gagner la confiance action par action et laisser le temps faire son travail. Pour inspirer confiance, le leader incarne les idées qu’il prône et met en pratique ses principes. La constance et le temps inspirent la confiance.
  • Etre patient. Seul le temps peut confirmer ou infirmer les attitudes. Face à la situation réelle, le leader se rend compte de l’effet de ses actes. Il peut alors améliorer ce qu’il remarque.
  • Définir les rôles. Le leader dirige la relation car c’est lui qui exige quelque chose du cheval. Il a besoin de lui. C’est donc à lui de définir les rôles que tous deux occuperont. Les choses doivent être expliquées, verbalement ou non. Rien n’est tacite, rien ne va de soi. Un jour, une femme politique a dit « J’ai dû me battre pour en arriver où je suis, personne ne m’a jamais attendu. » [8] La vérité est que personne n’attend jamais personne nulle part et rien n’est jamais évident.
  • Montrer l’exemple. ʺUn geste vaut mieux que mille motsʺ ou ʺSoit le changement que tu veux voir dans le mondeʺ. Inspirer la confiance et le respect c’est montrer (par) l’exemple. Trop souvent, les leaders demandent de faire ʺce que je dis, mais pas ce que je faisʺ. Et la crédibilité s’effondre. On ne peut se réclamer d’être un leader, que si l’on est soi-même capable d’appliquer les conseils que l’on donne. Le leader ne peut être ami avec ses enfants ni avec ses chevaux. Il a un rôle de guide ainsi que les responsabilités qui vont avec, parmi lesquelles celle de donner l’exemple.
  • Expliquer les règles au préalable: Une amie est venue chez moi l’autre jour avec ses enfants. Évidemment, des enfants en bas âge dans un intérieur qui n’est pas prévu pour eux, ça donne des pois chiches par terre, du feutre sur les mur et des verres cassés. Sauf que si j’avais pris le temps, avant qu’ils rentrent, de leur délimiter un périmètre, ainsi que les objets qu’ils pouvaient utiliser, cela se serait passé différemment. Éduquer demande de la planification et de la réflexion. Bienveillance ne signifie pas laxisme et la fermeté est nécessaire pour mettre le cheval comme l’Homme à sa place et lui faire acquérir et respecter les règles. « La liberté opprime, la loi affranchit. » [9]  En apprenant les règles de conduite entre deux individus, dans un groupe et dans un contexte donné, on peut apprendre à évoluer grâce à elles. De mon expérience, les pires situations sont celles dans lesquelles les règles arrivent au compte-goutte puisque, dans ce cas, le « savoir » (souvent arbitraire), n’est pas partagé. Lorsque toutes les règles sont énoncées dès le départ et sont les mêmes pour tout le monde, chacun peut évoluer et se définir par rapport à elles. Il y a toujours des règles, surtout lorsqu’elles ne sont pas dites ou écrites !
  • Montrer sa détermination et son courage. Il y a des moments où les difficultés inattendues mettent à l’épreuve le rôle de leader. Ces moments-là constituent l’occasion unique de prouver ses convictions et d’être capables de les remettre en question si elles sont obsolètes ou inappropriées. Cela s’appelle le courage de se tromper. C’est de cela aussi que l’éducation est faite, on apprend qu’il est possible de se tromper, que l’on peut l’accepter et modifier le cap en fonction.

Merci à Johan Hofmans qui a su, grâce à ses explications patientes, se mettre à la portée de la néophyte que je suis J

Retrouver Johan Hofmans sur son site et sur le très beau reportage d’Arte ci-dessous.

Pour en savoir plus sur Monty Roberts et sa méthode

 

🌸 Article écrit par Magali Defleur, septembre 2017 🌸

 

 

 

[1] Phase de rencontre avec le cheval à l’issue de laquelle il accepte de son plein gré l’Homme et ses instructions

[2] 74 ou 75 dans le monde

[3] Reconnu par la fédération française d’équitation

[4] Comparaison personnelle basée sur le ressenti de Johan Hofmans et qui n’a en aucun cas valeur scientifique

[5] Le débourrage consiste à amener le cheval à accepter une selle, un filet et un cavalier ou à accepter de tracter un véhicule (attelage), et à comprendre et exécuter des ordres de base. https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9bourrage

[6] La phase de Join Up® est confirmée par celle du Follow Up™ dans laquelle le cheval accepte de son plein gré, de suivre l’instructeur.

[7] Robert Cialdini, Influence et Manipulation, 1990

[8] NKM

[9] Lacordaire « Tout droit mobile est à la merci des plus forts, quelle que soit la forme du gouvernement, que le peuple ait à sa tête un chef unique ou la majorité d’un corps qui délibère ; dans l’un et l’autre cas, le sort de tous ou au moins le sort de la minorité est sans protecteur, s’il n’existe entre le souverain et les sujets un droit inviolable, qui couvre la cité tout entière et assure le dernier des citoyens contre les entreprises du plus grand nombre et même de tous. Tant que le droit n’est pas cela, il n’est rien. » Cité par Guillaume Nicoulaud sur https://www.contrepoints.org/2012/03/31/75382-pour-en-finir-avec-la-celebre-citation-de-lacordaire#fnref-75382-3

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